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Le Journal du Vin

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Portrait de propriété : Bordeaux

Château Pontet-Canet 2019 : le prix réel, et les critiques qui divergent

Cent cinquante-sept euros, et non 80 à 120. Suckling donne 99, Decanter 96, le Wine Advocate 93 : six points d’écart sur la même bouteille. La raison de ce désaccord tient dans des jarres de béton fabriquées avec la terre du domaine.

Les dolia de béton alignés dans le chai du Château Pontet-Canet
Les dolia de béton dans le chai. Trente-cinq pour cent du millésime 2019 y a été élevé, dans des jarres fabriquées avec les graves, le calcaire et l’argile de la propriété. Photo © Château Pontet-Canet, reproduite avec l’autorisation de la propriété
L’essentiel : la réponse en bref

Le prix : 157 € la bouteille chez Millésima en septembre 2026, 149 € à la caisse de six. Le chiffre de 80 à 120 € qui circule correspond au tarif de sortie en primeur, plus au marché d’aujourd’hui.

Les notes : elles divergent fortement. James Suckling 99, Decanter 96, Wine Advocate 93. Six points d’écart entre deux références internationales sur le même vin.

La raison : l’élevage. Depuis 2012, une partie du vin passe en dolia de béton de 900 litres fabriqués avec les matériaux de la propriété. Sur le 2019 : 50 % fûts neufs, 35 % dolia, 15 % fûts d’un vin. Cela produit une texture que tous les dégustateurs n’attendent pas.

Ce que nous ne faisons pas : nous n’avons pas reçu cette bouteille en rédaction. Les notes de dégustation qui circulent sous des signatures de médias sont, très souvent, celles du château lui-même.

Notre méthode, et ce que ce portrait n’est pas

Cette page repose sur les pages officielles de la propriété, sur des relevés de prix datés, sur les notes publiées par des critiques identifiés et sur le texte original d’Henry James. Nous n’avons pas reçu cette bouteille en rédaction et nous n’avons donc pas de note de dégustation à publier. Nous ne produisons pas de note chiffrée de dégustation.

La précision compte particulièrement ici. La description aromatique du 2019 que l’on retrouve dans la plupart des articles consacrés à ce vin, robe grenat aux reflets pourpres, nez de fraise, cassis et cèdre avec des touches fumées et mentholées, bouche ample et veloutée aux tanins élégants, finale longue et fruitée, est la note officielle publiée par le château. Nous la citons aussi, mais en disant d’où elle vient.

Le prix réel, et d’où vient le chiffre qui circule

On lit très souvent que le Pontet-Canet 2019 se négocie « entre 80 et 120 € ». Nous l’avons relevé à 157 € la bouteille de 75 cl chez Millésima en septembre 2026, soit 149 € l’unité à la caisse de six.

L’écart n’est pas une invention pure : il a une origine datable. En 2020, lors de la campagne des primeurs du millésime 2019, Pontet-Canet a ouvert le bal en baissant son prix d’environ un tiers par rapport au 2018. Le geste a été très commenté, et c’est ce tarif de sortie que les listes recopient encore. Le marché a depuis rattrapé une bonne partie de l’écart.

Un repère interne pour situer : dans notre guide des grands crus classés, nous avons relevé le millésime 2020 autour de 128 €. Le 2019 est donc aujourd’hui le plus cher des deux, ce qui est cohérent avec l’accueil critique du millésime.

Les critiques ne sont pas d’accord, et c’est le plus intéressant

Les présentations de ce vin annoncent volontiers un « consensus d’enthousiasme ». Les notes disent autre chose.

Château Pontet-Canet 2019, notes publiées par critique identifié
CritiqueNoteRemarque
James Suckling99/10026e de son top 100 mondial
Wine Enthusiast98/100
Decanter96/100
Wine Advocate93/100jugé « potentiellement 100 » en primeur

Six points séparent Suckling du Wine Advocate. Sur une échelle de 100 où l’essentiel des grands vins se joue entre 92 et 100, c’est un écart considérable, et il est d’autant plus notable que le Wine Advocate avait évoqué en primeur un potentiel de 100 points avant de s’arrêter à 93 sur la bouteille.

Additionner 99, 98 et 98 en oubliant le 93, comme le font la plupart des textes consacrés à ce vin, revient à fabriquer un consensus qui n’existe pas. Nous préférons présenter la dispersion, parce qu’elle est l’information : ce vin ne fait pas l’unanimité, et cela ne veut pas dire qu’il est moins bon. Cela veut dire qu’il est différent, et la suite explique pourquoi.

Le chai à barriques du Château Pontet-Canet
Le chai à barriques. La moitié du 2019 est élevée en fûts de chêne neufs, l’autre moitié se partage entre dolia de béton et fûts d’un vin. Photo © Château Pontet-Canet, reproduite avec l’autorisation de la propriété

Les dolia de béton, faits avec la terre du domaine

C’est l’élément que les portraits de cette propriété passent sous silence, alors qu’il explique à la fois le style du vin et le désaccord des dégustateurs.

Pontet-Canet n’élève pas seulement en barriques. Une partie de son vin passe en dolia de béton d’environ 900 litres, fabriqués sur mesure. Le détail qui compte : le béton n’est pas un béton standard. Il est composé avec les matériaux de la propriété, les graves du domaine pour le cabernet-sauvignon, du calcaire et de l’argile pour les autres cépages. Le contenant est fait de la terre qui a porté le raisin.

Sur le millésime 2019, la répartition de l’élevage est la suivante :

  • Fûts de chêne neufs 50 %

    La part classique, celle qui apporte le grain et les notes d’élevage attendues à Pauillac
  • Dolia de béton 35 %

    900 litres · béton composé avec les graves, le calcaire et l’argile de la propriété

    Un contenant inerte : il n’apporte aucun arôme de bois. Ce qu’il change est la texture et l’oxygénation, donc la sensation tannique, pas le parfum.

  • Fûts d’un vin 15 %

    Barriques ayant déjà servi un millésime, apport boisé atténué

Voilà l’explication du désaccord. James Suckling le formule lui-même : il relève que les tanins de ce vin ont la force reconnaissable de Pauillac, mais que l’influence des amphores les rend moins soyeux que dans les plus gros vins de l’appellation. Il l’écrit comme une qualité, en donnant 99. Un dégustateur attaché au moelleux que confère le bois neuf peut lire exactement la même sensation comme un défaut de rondeur.

Le 2019 marque par ailleurs une autre première : l’éraflage a été mené à la main, sans machine, avec des vinifications en grappes entières et des pigeages légers. Sur 81 hectares, ce n’est pas un détail de communication.

La fiche de la propriété

Appellation et rang
Pauillac, cinquième grand cru classé au classement de 1855. Un rang qui, dans le cas présent, ne dit pas grand-chose du niveau actuel : le classement n’a pas été révisé depuis cent soixante-dix ans.
Vignoble
81 hectares au nord de Pauillac, sur des graves garonnaises déposées lors des glaciations quaternaires et reposant sur un socle calcaire. Ce drainage force la vigne à s’enraciner profondément ; c’est le mécanisme, banal en apparence, qui fait la qualité du Médoc.
Encépagement
65 % cabernet-sauvignon, 30 % merlot, 3 % cabernet franc, 2 % petit verdot. Un profil classiquement pauillacais, sans singularité d’assemblage : la singularité est ailleurs, dans la conduite et l’élevage.
Certifications
Conversion décidée en 2004 après des essais sur 14 hectares seulement, précision rarement donnée et qui dit la prudence initiale. Agriculture biologique (Ecocert) et biodynamie (Biodyvin) en 2010, Demeter en 2014. Premier grand cru classé du Médoc certifié sur la totalité de son vignoble. Le travail du sol se fait au cheval, pour éviter le tassement.
Prix
157 € la bouteille, 149 € à la caisse de six, relevés chez Millésima en septembre 2026.
Ce que dit la maison du 2019
Robe grenat aux reflets pourpres, nez vif et expressif de fraise, cassis et cèdre avec des touches fumées et mentholées, bouche ample et veloutée aux tanins élégants, finale longue sur un élan fruité. Ce sont les mots du château, pas les nôtres.
La façade du Château Pontet-Canet, à Pauillac
La façade du château, à Pauillac. Le domaine n’a porté son nom actuel qu’en 1781, soixante-seize ans après le premier achat de terres. Photo © Château Pontet-Canet, reproduite avec l’autorisation de la propriété

Trois siècles, trois familles

Les dates qui suivent viennent de la propriété elle-même.

1705. Jean-François de Pontet réunit ses premières terres au nord de Pauillac. Il fut Grand Écuyer de Louis XV à Versailles, puis gouverneur du Médoc en Guyenne : la charge royale est postérieure à l’achat, Louis XIV régnant encore en 1705, et l’ordre des choses est souvent inversé dans les présentations du domaine.

1757. Acquisition des terres du lieu-dit Canet. 1781 : les deux noms sont réunis et Château Pontet-Canet existe officiellement. Il aura donc fallu trois quarts de siècle pour que le domaine porte son nom.

1855. Pontet-Canet figure au classement, comme cinquième cru. 1865 : Henri Herman Cruse acquiert la propriété. 1895 : construction d’un chai alors jugé révolutionnaire, signé Charles Skawinski, l’un des grands régisseurs du Médoc de son époque.

1975. Guy Tesseron, négociant en cognac, rachète le domaine. 1994 : son fils Alfred Tesseron en prend la direction. 2015 : Justine Tesseron rejoint la propriété. La famille est toujours aux commandes, Alfred étant coprésident et la quatrième génération, Mélanie et Justine, désormais associée à la conduite du domaine.

La citation d’Henry James, et sa chute

Elle revient dans presque tous les textes sur cette propriété, généralement datée de 1877 et donnée comme un hommage. Les deux points méritent d’être corrigés.

Le texte est A Little Tour in France, publié en 1884 après une parution en feuilleton dans The Atlantic Monthly en 1883 et 1884, à la suite d’un voyage effectué en 1882. James y imagine une analogie entre le bon bordeaux et les qualités de l’esprit français, et écrit qu’il y a « une touche de raison française, de complétude française, dans un verre de Pontet-Canet ».

Voilà pour la partie que tout le monde cite. La phrase suivante est plus savoureuse : James reconnaît aussitôt que le danger d’une telle envolée est qu’un lecteur lui coupe l’herbe sous le pied en objectant que le bon bordeaux n’existe pas, ajoutant qu’il n’aurait alors rien à répondre, qu’il serait incapable de dire où en trouver, et qu’il n’en avait lui-même pas trouvé à Bordeaux.

Autrement dit, le compliment littéraire le plus repris de l’histoire de cette propriété est une pirouette d’écrivain, immédiatement démentie par son auteur. Cela n’enlève rien au vin ; cela rappelle simplement qu’une citation coupée au bon endroit peut dire l’inverse de son texte.

FAQ : vos questions sur le Château Pontet-Canet

Quel est le prix d’une bouteille de Château Pontet-Canet 2019 ?

157 € la bouteille de 75 cl chez Millésima en septembre 2026, soit 149 € l’unité à la caisse de six. Le chiffre de 80 à 120 € que l’on lit souvent est périmé : il correspond à peu près au tarif de sortie en primeur, lorsque la propriété avait baissé son prix d’environ un tiers par rapport au 2018, geste très commenté à l’époque. Le marché a depuis rattrapé une partie de l’écart. À titre de comparaison, nous avions relevé le millésime 2020 autour de 128 € dans notre guide des grands crus classés.

Les critiques sont-ils d’accord sur le Pontet-Canet 2019 ?

Non, et c’est le fait le plus intéressant sur ce vin. James Suckling lui donne 99 points et le classe vingt-sixième de son top 100 mondial. Decanter donne 96. Le Wine Advocate donne 93, après l’avoir jugé en primeur potentiellement digne de 100. Six points d’écart entre deux références internationales sur la même bouteille, c’est considérable. Les présentations qui parlent d’un « consensus d’enthousiasme » additionnent en réalité les meilleures notes en oubliant les autres.

Pourquoi ce vin divise-t-il autant ?

Une raison technique revient dans les notes des dégustateurs : l’élevage. Pontet-Canet élève une partie de son vin dans des dolia de béton de 900 litres fabriqués sur mesure avec les matériaux de la propriété, graves pour le cabernet-sauvignon, calcaire et argile pour les autres cépages. Sur le 2019, la répartition est de 50 % en fûts neufs, 35 % en dolia et 15 % en fûts d’un vin. James Suckling note lui-même que l’influence des amphores rend les tanins moins soyeux que dans les plus gros vins de l’appellation. C’est un parti pris, qui produit une texture différente de celle qu’attend un dégustateur habitué au bois neuf.

Pontet-Canet est-il le seul grand cru classé en biodynamie ?

Il a été le premier grand cru classé du Médoc certifié sur l’ensemble de son vignoble : agriculture biologique par Ecocert et biodynamie par Biodyvin en 2010, puis Demeter en 2014. La décision de convertir les 81 hectares a été prise en 2004, après des essais sur 14 hectares seulement, ce qui est rarement précisé et dit bien la prudence initiale. D’autres propriétés bordelaises ont depuis suivi : Pontet-Canet n’est plus seul, il est le premier et celui qui a le plus de recul.

Quand ouvrir un Pontet-Canet 2019 ?

Ni tout de suite ni dans trente ans, si l’on veut une réponse utile. Le vin est buvable dès à présent après un carafage long, mais il ne montre alors qu’une partie de ce qu’il a. La fenêtre confortable commence vers 2028 et s’étend largement au-delà de 2040. Une remarque de bon sens sur les fourchettes de garde que l’on trouve partout : elles sont des estimations de dégustateurs, pas des mesures. Sur une bouteille à 157 €, la vraie variable n’est pas l’année d’ouverture mais les conditions de conservation.

Henry James a-t-il vraiment fait l’éloge du Pontet-Canet ?

Il l’a cité, et la phrase est plus drôle que ce qu’on en fait. Dans A Little Tour in France, publié en 1884 et non en 1877, Henry James imagine une analogie entre le bon bordeaux et les qualités de l’esprit français, et écrit qu’il y a « une touche de raison française, de complétude française, dans un verre de Pontet-Canet ». Mais il enchaîne immédiatement en reconnaissant que le lecteur pourrait lui couper l’herbe sous le pied en objectant que le bon bordeaux n’existe pas, ajoutant qu’il n’aurait alors rien à répondre et qu’il n’en a lui-même pas trouvé à Bordeaux. La citation qui circule s’arrête toujours avant cette chute.

Sources

Article rédigé par

Camille Rousseau

Journaliste et consultante en vins et spiritueux, Camille Rousseau conçoit les guides d’achat du Journal du Vin : cuvées goûtées en rédaction quand les bouteilles lui parviennent, sélections recoupées avec les palmarès publiés (Revue du Vin de France, Bettane+Desseauve, Guide Hachette, concours), prix vérifiés en caviste et en grande distribution. Elle accompagne par ailleurs des cavistes indépendants dans la construction de leur gamme. Voir sa page auteur · LinkedIn.

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