Billecart-Salmon : la maison qui a pris les deux premières places du millénaire
Stockholm, 1999. Cent cinquante champagnes dégustés à l’aveugle. Billecart-Salmon place son 1959 premier et son 1961 deuxième, et le patron ignorait que la maison était inscrite.
Le fait d’armes : à Stockholm en 1999, sur 150 champagnes dégustés à l’aveugle, la Cuvée Nicolas François Billecart 1959 arrive première et le 1961 deuxième, devant Gosset, Dom Pérignon, Pol Roger et Krug.
L’histoire qu’on ne raconte pas : Antoine Roland-Billecart avait inscrit la maison en cachette de son père et de son frère, qui trouvaient l’exercice trop risqué. Nous racontons comment.
L’indépendance, vérifiable : la maison est membre des Hénokiens, association qui n’admet que des entreprises familiales de plus de deux cents ans toujours détenues par la famille fondatrice.
Deux erreurs de situation : Mareuil-sur-Aÿ n’est pas en Montagne de Reims, et n’est plus tout à fait une commune. Explications.
Notre méthode, et ce que ce portrait n’est pas
Ce texte n’est pas une fiche de dégustation. Nous n’attribuons de note à aucune cuvée et nous ne prétendons pas avoir goûté l’ensemble de la gamme : ce portrait s’appuie sur des sources documentaires, citées.
- Les faits de maison (histoire, direction, technique, cuvées) proviennent des publications de Billecart-Salmon et de l’Union des Maisons de Champagne.
- Le récit de la dégustation de 1999 est recoupé, y compris dans son détail le plus savoureux, que la maison elle-même raconte.
- Nous ne publions aucune note de dégustation maison. Ni sur 20, ni sur 100 : nous n’en produisons pas.
- Les photographies de cette page appartiennent à la maison et sont reproduites avec son autorisation. Elles sont créditées comme telles.
Stockholm, 1999 : l’histoire complète du « champagne du millénaire »
Le titre circule partout, généralement en une ligne. L’histoire vaut mieux que ça.
À la fin des années 1990, le Suédois Richard Juhlin, sans doute le dégustateur de champagne le plus obsessionnel de sa génération, organise à Stockholm une dégustation à l’aveugle de 150 millésimes issus des plus grandes maisons, pour désigner le champagne du millénaire.
Le résultat, en 1999 :
| Rang | Champagne |
|---|---|
| 1 | Billecart-Salmon 1959, Cuvée Nicolas François Billecart |
| 2 | Billecart-Salmon 1961 |
| 3 | Gosset 1952 |
| 4 | Dom Pérignon 1964 |
| 5 | Dom Pérignon 1961 |
| 6 | Pol Roger 1959 |
| 7 | Dom Ruinart 1979 |
| 8 | Krug Collection 1961 |
| 9 | De Venoge Des Princes 1979 |
| 10 | Paul Bara 1959 |
Première et deuxième place du même classement, à l’aveugle, contre Dom Pérignon et Krug. On ne connaît pas d’équivalent en Champagne.
Le détail que la maison raconte elle-même
C’est là que l’histoire devient bonne. Jean Roland-Billecart et son fils François jugeaient l’exercice trop risqué : une contre-performance publique aurait abîmé l’image de la maison, et ils refusaient d’y participer.
Antoine Roland-Billecart a donc inscrit la maison sans le leur dire. Restait à choisir la bouteille. Il est allé demander à son père quel était, selon lui, le plus grand millésime de leur histoire, sans préciser pourquoi il posait la question. Jean a répondu 1959.
C’est ce flacon qui est parti pour Stockholm. Et qui a gagné.
Une précision utile : le champagne primé n’est pas un « millésime 1959 » générique mais la Cuvée Nicolas François Billecart 1959, la cuvée de prestige de la maison. La nuance a son importance quand on cherche à comprendre ce qui a été jugé.
Deux siècles d’indépendance, et ce qui le prouve
Toutes les maisons familiales de Champagne revendiquent leur indépendance. Chez Billecart-Salmon, l’affirmation est adossée à quelque chose de vérifiable : la maison est membre des Hénokiens, une association internationale qui n’admet que des entreprises familiales d’au moins deux cents ans, toujours détenues et dirigées par la famille fondatrice. Le critère est objectif, et l’adhésion se perd si la condition cesse d’être remplie.
L’origine, en 1818. Nicolas François Billecart et Elisabeth Salmon se marient et fondent la maison à Mareuil-sur-Aÿ. Le frère d’Elisabeth, Louis Salmon, prend en charge l’élaboration des vins : la répartition entre le commerce et la cave est là dès le premier jour.
Aujourd’hui : Mathieu Roland-Billecart, septième génération, est revenu à Mareuil en 2017 et dirige la maison depuis 2019. Son frère Antoine, celui de l’inscription clandestine, est directeur général adjoint en charge de l’export, avec l’appui de Jean et François Roland-Billecart.
La maison a fêté ses deux cents ans en 2018.
Notre analyse : deux erreurs de situation qui circulent partout
Elles sont mineures et elles sont partout, y compris dans des textes soignés. Autant les corriger.
1. Mareuil-sur-Aÿ n’est pas en Montagne de Reims
On lit très souvent « Mareuil-sur-Aÿ, au cœur de la Montagne de Reims ». C’est faux. Le village appartient à la Grande Vallée de la Marne, sur la rive droite de la Marne, face à Épernay. Le coteau y est le prolongement méridional de la Montagne de Reims, ce qui explique la confusion, mais ce sont deux secteurs distincts, et le style des vins n’y est pas le même.
Le vignoble de Mareuil est classé premier cru, à 99 % sur l’échelle des crus. Un point de moins que le grand cru, ce qui en fait l’un des premiers crus les mieux cotés de Champagne, et le voisin immédiat d’Aÿ, qui est grand cru à 100 %.
2. Mareuil-sur-Aÿ n’est plus tout à fait une commune
Depuis le 1er janvier 2016, Mareuil-sur-Aÿ est une commune déléguée d’Aÿ-Champagne, née de la fusion d’Aÿ, Mareuil-sur-Aÿ et Bisseuil. L’adresse historique reste employée par la maison, et l’appellation viticole n’a pas bougé ; mais l’adresse administrative, elle, a changé. C’est le genre de détail qui explique qu’un registre d’entreprises et un site de producteur ne donnent pas la même commune.
La philosophie du froid, ou l’emprunt à la brasserie
C’est la signature technique de la maison, et elle a une date : 1958. Jean Roland-Billecart introduit alors une fermentation des vins de base à basse température, entre 11 et 13 °C, précédée d’un débourbage à froid.
L’idée vient de la brasserie, où le contrôle des températures basses est une discipline ancienne. Le principe est simple : une fermentation lente et froide retient les composés aromatiques les plus volatils, ceux qui s’évaporent quand la cuve chauffe. Ce qu’on gagne, c’est de la finesse et de la tension ; ce à quoi on renonce, c’est une partie de la puissance.
Cette orientation explique le profil reconnaissable des champagnes de la maison, et c’est aussi ce qui la rend cohérente d’une cuvée à l’autre, du Brut Rosé au Clos Saint-Hilaire, la même intention.
La suite logique. En 2000, la maison se dote d’une cuverie de petites cuves thermorégulées permettant de vinifier séparément chaque cépage et chaque parcelle. En 2010, elle installe plus de 400 petits fûts de chêne et deux grandes cuves en bois. En 2018, elle inaugure un chai à foudres : 24 foudres de chêne de 80 hectolitres chacun.
Ces trois étapes ne se contredisent pas. Le froid protège la matière première ; le bois, sur une fraction des vins, lui ajoute de la texture. C’est un ajustement de curseur, pas un changement de doctrine.
Les cuvées, et ce qui les distingue
| Cuvée | Style | Assemblage | Élevage sur lattes |
|---|---|---|---|
| Brut Rosé | Rosé sans année | Chardonnay, pinot noir, meunier | ≈ 36 mois |
| Blanc de Blancs Grand Cru | Blanc de blancs | 100 % chardonnay, Avize, Chouilly, Cramant, Le Mesnil-sur-Oger | Élevage long |
| Brut Sous Bois | Blanc vinifié en fûts | Les trois cépages champenois | 5 à 7 ans |
| Cuvée Nicolas François | Blanc millésimé de prestige | Pinot noir dominant, complété de chardonnay | Élevage long |
| Cuvée Elisabeth Salmon | Rosé millésimé de prestige | Chardonnay et pinot noir | Très long |
| Clos Saint-Hilaire | Blanc de noirs parcellaire millésimé | 100 % pinot noir, clos d’un hectare | Très long ; voir plus bas |
Deux noms, deux hommages. La Cuvée Nicolas François, créée dans les années 1960, honore le fondateur ; la Cuvée Elisabeth Salmon, créée à la fin des années 1980, honore la cofondatrice. Il est assez rare qu’une maison de Champagne donne à sa cuvée de prestige rosé le nom d’une femme du XIXe siècle ; c’est cohérent avec une maison dont le nom est, dès l’origine, celui d’un couple.
Le Brut Rosé est la cuvée qui a fait la notoriété internationale de la maison. Développé dans les années 1970 par Jean Roland-Billecart, il visait une robe très pâle à un moment où les rosés de Champagne étaient nettement plus colorés. Cette pâleur, aujourd’hui banalisée, était alors un parti pris.
Ce que nous ne publions pas : de notes de dégustation. Les compositions et durées d’élevage ci-dessus sont celles publiées par la maison ; nous n’y ajoutons pas d’appréciation chiffrée.
Le Clos Saint-Hilaire : un hectare derrière la maison
C’est la cuvée la plus rare, et la plus littérale : le vignoble se regarde depuis la propriété. Un clos d’un hectare, entouré de murs, derrière la maison des fondateurs à Mareuil-sur-Aÿ, planté en pinot noir sur tuffeau en 1964.
- Premier millésime : 1995, décision de le vinifier en parcellaire séparé. 3 360 bouteilles, dégorgées en novembre 2004, soit près de dix ans sur lattes.
- Un blanc de noirs : 100 % pinot noir, vinifié en blanc.
- Pratiquement pas dosé. Le dosage a été nul sur les millésimes 1995, 1998 et 1999, et n’a jamais dépassé 4 grammes, le maximum ayant été atteint sur 1996.
- Bouteilles numérotées, et millésimes produits seulement les années jugées dignes.
Un dosage nul sur un champagne de cette rareté n’est pas un effet de mode : c’est la conséquence logique d’un élevage très long, qui apporte au vin la rondeur que le sucre irait chercher ailleurs.
FAQ : vos questions sur Billecart-Salmon
Pourquoi le millésime 1959 est-il célèbre ?
Parce qu’en 1999, à Stockholm, une dégustation à l’aveugle de 150 champagnes organisée par le spécialiste suédois Richard Juhlin a désigné la Cuvée Nicolas François Billecart 1959 comme meilleur champagne du millénaire. Le 1961 de la même maison est arrivé deuxième. Le classement plaçait ensuite Gosset 1952, deux Dom Pérignon, un Pol Roger, un Dom Ruinart et un Krug Collection. Réussir la première et la deuxième place d’un même classement, contre les plus grands noms de la Champagne, reste un résultat sans équivalent.
Qui a inscrit la maison à cette dégustation ?
Antoine Roland-Billecart, en cachette. Son père Jean et son frère François jugeaient l’exercice trop risqué pour l’image de la maison et refusaient d’y participer. Antoine a donc inscrit la maison sans le leur dire, puis a demandé à son père quel était, selon lui, le meilleur millésime de leur histoire. Jean a répondu 1959, sans savoir à quoi servait la question. C’est ce flacon qui a été envoyé, et qui a gagné.
La maison est-elle toujours familiale et indépendante ?
Oui, et c’est vérifiable autrement que par sa communication : la maison est membre des Hénokiens, une association internationale qui n’admet que des entreprises familiales d’au moins deux cents ans, toujours détenues et dirigées par la famille fondatrice. Billecart-Salmon a fêté ses deux cents ans en 2018 et en est à sa septième génération. Mathieu Roland-Billecart, revenu à Mareuil-sur-Aÿ en 2017, en est le directeur général depuis 2019, avec son frère Antoine à l’export.
Où se situe exactement Billecart-Salmon ?
À Mareuil-sur-Aÿ, dans la Marne, et deux précisions s’imposent, car les deux erreurs circulent. D’abord, Mareuil-sur-Aÿ appartient à la Grande Vallée de la Marne, et non à la Montagne de Reims : le village est sur la rive droite de la Marne, face à Épernay. Ensuite, Mareuil-sur-Aÿ n’est plus une commune de plein exercice : depuis le 1er janvier 2016, c’est une commune déléguée d’Aÿ-Champagne, née de la fusion d’Aÿ, Mareuil-sur-Aÿ et Bisseuil. Le vignoble de Mareuil est classé premier cru, à 99 %.
Qu’est-ce que la philosophie du froid ?
C’est la signature technique de la maison depuis 1958, quand Jean Roland-Billecart a introduit une fermentation des vins de base à basse température, entre 11 et 13 °C, précédée d’un débourbage à froid. Le procédé est emprunté aux méthodes brassicoles : ralentir la fermentation pour retenir les arômes les plus volatils. Il explique le profil reconnaissable des champagnes de la maison, davantage porté sur la finesse et la tension que sur la puissance. La maison a prolongé cette logique en 2000 avec une cuverie de petites cuves thermorégulées permettant de vinifier séparément chaque parcelle.
Qu’est-ce que le Clos Saint-Hilaire ?
C’est la cuvée la plus rare de la maison : un clos d’un seul hectare, entouré de murs, situé derrière la maison des fondateurs à Mareuil-sur-Aÿ, planté en pinot noir sur tuffeau en 1964. Le champagne qui en est issu est un blanc de noirs millésimé, élevé très longuement et pratiquement pas dosé, dosage nul sur 1995, 1998 et 1999, et jamais plus de 4 grammes. Le premier millésime, 1995, a donné 3 360 bouteilles, dégorgées en novembre 2004. C’est l’une des rares cuvées parcellaires de Champagne dont le vignoble se regarde depuis la propriété elle-même.
Sources
Histoire, direction, technique et composition des cuvées d’après les publications de Champagne Billecart-Salmon et l’Union des Maisons de Champagne. Adhésion aux Hénokiens vérifiée auprès de l’association. Classement de Stockholm 1999 et circonstances de l’inscription d’après les récits publiés, dont celui de la maison. Situation géographique et classement du cru d’après les données d’appellation. Cette page ne comporte aucune note de dégustation maison : nous n’en produisons pas. Les photographies sont la propriété de Champagne Billecart-Salmon et reproduites avec son autorisation.
- Champagne Billecart-Salmon, l’histoire de la maison
- Champagne Billecart-Salmon, élu champagne du Millénaire
- Champagne Billecart-Salmon, Clos Saint-Hilaire
- Champagne Billecart-Salmon, la famille et l’équipe
- Les Hénokiens, fiche Champagne Billecart-Salmon
- Union des Maisons de Champagne, Maison Billecart-Salmon
- Union des Maisons de Champagne, la Vallée de la Marne