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Le Journal du Vin

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Portrait de maison : Champagne

Champagne Henriot : la maison d’Apolline Henriot, et ce qui a changé

Onzième maison de Champagne par ordre de création, fondée en 1808 par une veuve de trente-deux ans. Deux choses méritent d’être rétablies : le nom de cette femme, que l’on écorche partout, et le fait que la maison n’appartient plus à sa famille depuis 2022.

Les vignes de la maison Henriot pendant les vendanges, sur la Montagne de Reims
Les vignes de la maison pendant les vendanges, sur la Montagne de Reims : le socle de pinot noir sur lequel Apolline Henriot a bâti l’affaire en 1808. Photo © Champagne Henriot, reproduite avec l’autorisation de la maison
L’essentiel : la réponse en bref

La fondatrice s’appelle Apolline Henriot, née Godinot. Le nom d’« Apolline de Montalivet », très répandu en ligne, ne correspond à personne. La maison ne l’emploie nulle part.

1808 : veuve depuis trois ans, elle fonde à Reims la maison Veuve Henriot. C’est la onzième maison de Champagne par ordre de création.

La maison n’est plus familiale. Cédée le 30 septembre 2022 à Artémis Domaines, la holding viticole de la famille Pinault, elle appartient depuis le 29 septembre 2023 à Terroirs et Vignerons de Champagne, une union de coopératives qui possède aussi Nicolas Feuillatte.

Cinq cuvées structurent la collection, du Brut Souverain à la Cuve 38 Réserve Perpétuelle. Les données ci-dessous viennent des fiches publiées par la maison, et les notes de dégustation sont celles de sa cheffe de caves, citées comme telles.

Notre méthode, et ce que ce portrait n’est pas

Cette page repose sur les pages officielles de la maison, sur l’état civil de la fondatrice et sur la presse professionnelle pour les opérations capitalistiques. Nous n’avons pas reçu ces bouteilles en rédaction et nous n’avons donc pas de note de dégustation à publier. Nous ne produisons pas de note chiffrée de dégustation.

Cette précision compte particulièrement ici. Les descriptions aromatiques des cuvées Henriot qui circulent en ligne, souvent présentées comme des dégustations indépendantes, sont fréquemment la reprise mot pour mot des notes officielles signées par la cheffe de caves de la maison. Nous les citons aussi, mais en disant d’où elles viennent.

D’abord, le nom : elle ne s’appelle pas Apolline de Montalivet

Il faut commencer par là, parce que l’erreur est massive et qu’elle porte sur le sujet même. On trouve en ligne des textes entiers consacrés à « Apolline de Montalivet, fondatrice de la maison Henriot ». Ce nom ne désigne personne.

La fondatrice est Apolline Henriot, née Apolline Godinot, à Reims le 30 novembre 1775, morte le 26 avril 1859. Elle épouse Nicolas-Simon Henriot en 1794 et se retrouve veuve en 1805. Le patronyme Montalivet appartient à une tout autre famille, celle des Bachasson de Montalivet, sans lien avec cette histoire.

La vérification est immédiate : la page d’histoire de la maison nomme sa fondatrice « Apolline Henriot » et n’écrit « Montalivet » nulle part. Nous le signalons sans ironie : c’est le genre d’erreur qui se propage parce que personne ne remonte à la source, et une maison bicentenaire mérite qu’on écrive correctement le nom de la femme qui l’a créée.

Portrait d’Apolline Henriot, née Godinot, fondatrice de la maison en 1808
Apolline Henriot, née Godinot (1775-1859). Photo © Champagne Henriot, reproduite avec l’autorisation de la maison

1808, et ce que fait une veuve de trente-deux ans

La famille Henriot est installée en Champagne depuis 1640. Venue de Lorraine, elle y négociait d’abord des draps avant de glisser vers le commerce des vins. Apolline, elle, appartient à une lignée qui a laissé une trace écrite dans l’histoire du vin : elle descend du chanoine Jean Godinot, auteur en 1718 d’un traité sur la culture de la vigne et la façon de faire le vin en Champagne, l’un des premiers textes techniques sur le sujet.

Veuve en 1805 à trente ans, elle fonde la maison trois ans plus tard, sous le nom de Veuve Henriot. Le fait mérite d’être replacé dans son contexte : sous le Code civil de 1804, une femme mariée est frappée d’incapacité juridique et ne peut pas commercer sans l’autorisation de son mari. Le veuvage lève cette incapacité. C’est la raison pour laquelle la Champagne du XIXe siècle compte tant de maisons de « veuves » : ce n’est pas une coïncidence romanesque, c’est un effet du droit. Apolline Henriot appartient à cette génération, aux côtés de Barbe-Nicole Clicquot Ponsardin.

Selon le décompte de la maison, Henriot est la onzième maison de Champagne par ordre de création.

Deux terroirs réunis par un mariage

Les vignes d’origine sont sur la Montagne de Reims : Verzy, Verzenay, Mailly-Champagne, des crus de pinot noir qui donnent à la maison son ossature et sa capacité de garde. C’est le socle des premiers assemblages.

Tout change en 1880. Paul Henriot, arrière-arrière-petit-fils de la fondatrice, épouse Marie Marguet, issue d’une famille vigneronne de la Côte des Blancs. Le mariage fait entrer dans le patrimoine les chardonnays d’Avize, du Mesnil-sur-Oger et de Chouilly. La maison dispose dès lors des deux registres qui la définissent encore : la structure du pinot noir du nord, la tension du chardonnay du sud.

C’est un point à comprendre pour lire les assemblages Henriot. La part importante du chardonnay dans le Brut Souverain, inhabituelle pour une maison de la Montagne de Reims, n’est pas un choix stylistique abstrait : c’est l’héritage d’un mariage de 1880. Dans les années 1970, Joseph Henriot, septième génération, développe encore la collection de vins de réserve qui rendra possible, deux décennies plus tard, la Cuve 38.

Alice Tétienne, cheffe de caves de la maison Henriot, dans le vignoble
Alice Tétienne, cheffe de caves depuis février 2020 et directrice générale adjointe depuis le rachat, dans le vignoble. Photo © Champagne Henriot, reproduite avec l’autorisation de la maison

À qui appartient Henriot aujourd’hui

C’est l’information la plus souvent absente des portraits de cette maison, y compris récents, et c’est la plus importante pour comprendre où elle en est. Henriot n’est plus une maison familiale.

Le changement s’est fait en deux temps, rapprochés.

  • Septembre 2022 : la famille cède Artémis Domaines

    Holding viticole de la famille Pinault · reprise des marques du groupe familial Henriot

    Le 30 septembre 2022, la famille Henriot cède l’ensemble de ses marques à Artémis Domaines : le champagne, mais aussi Bouchard Père & Fils en Bourgogne, William Fèvre à Chablis et Beaux Frères dans l’Oregon. Deux siècles de propriété familiale s’achèvent là.

  • Septembre 2023 : revente à Terroirs et Vignerons de Champagne

    Union de coopératives · propriétaire de Nicolas Feuillatte, Henri Abelé et Castelnau

    Un an plus tard, Artémis rachète Jacquesson et choisit de concentrer sa présence champenoise sur une seule marque. Henriot est revendue et l’opération est finalisée le 29 septembre 2023. La maison devient une filiale distincte, d’abord dirigée par Christophe Juarez, également à la tête de TEVC et de Nicolas Feuillatte. Depuis le 12 février 2024, la direction générale est assurée par Guillaume Deglise, passé par Bollinger et Laurent-Perrier en Champagne, Albert Bichot en Bourgogne et Domaines Barons de Rothschild à Bordeaux. Avec Henriot, l’ensemble devient le deuxième groupe champenois en valeur en France derrière Moët Hennessy.

Ce que cela change pour le lecteur ? D’abord un point de vocabulaire : écrire aujourd’hui que Henriot est « l’une des grandes maisons familiales du champagne » est inexact. Ensuite un point de fond, plus intéressant. Le programme Alliance Terroirs de la maison repose sur un réseau d’environ 76 vignerons répartis dans 29 villages. Ce modèle, fondé sur des apporteurs plutôt que sur la propriété du vignoble, prend un sens particulier lorsque l’actionnaire est lui-même la plus grande union de coopératives de la Champagne. La continuité revendiquée avec 1808 est réelle sur le style et sur les terroirs ; elle ne l’est plus sur la structure de propriété, et les deux méritent d’être distinguées.

Les cinq cuvées, d’après les fiches de la maison

Données techniques relevées sur les fiches publiées par Henriot en septembre 2026. Les descriptions aromatiques sont signées Alice Tétienne, cheffe de caves : ce sont les mots de la maison, pas les nôtres.

  • Brut Souverain 29 crus

    ≈ 50 % pinot noir, 45 % chardonnay, 5 % meunier · 30 à 50 % de vins de réserve · > 3 ans · dosage < 5 g/l

    La cuvée de référence, et celle qui porte le mieux la logique de la maison : 50 à 70 % de vins de l’année complétés par 30 à 50 % de réserve. Cette part de réserve, très élevée pour un brut sans année, est l’héritage direct de la collection constituée par Joseph Henriot dans les années 1970.

    Les mots de la maison : Alice Tétienne décrit « une palette aromatique riche et diversifiée », des « notes gourmandes et salivantes de biscuits aux agrumes frais » jusqu’à « l’exubérance du fumé en passant par la craie pure », et une bouche « grande, droite, ronde avec une fraîcheur qui l’emporte loin ».

  • Blanc Souverain 12 crus

    100 % chardonnay · > 3 ans · dosage < 5 g/l

    Le blanc de blancs de la maison, et la traduction en bouteille du mariage de 1880 : sans l’apport de la Côte des Blancs, cette cuvée n’existerait pas.

  • Millésime 2015 2,5 g/l

    53 % pinot noir, 47 % chardonnay · 100 % premiers et grands crus · > 8 ans de cave

    Huit ans de cave, soit plus du double des trente-six mois qu’impose le cahier des charges de l’AOC à un millésimé, et un dosage à 2,5 grammes qui ne laisse aucune place à la correction. Sur un millésime solaire comme 2015, ce dosage bas est un parti pris cohérent.

    À lire aussi : notre sélection de champagnes millésimés et notre guide des millésimés à moins de 60 €.

  • Rosé assemblage

    Dominante pinot noir, complétée de chardonnay et de meunier · > 3 ans

    Un rosé d’assemblage, obtenu par ajout de vin rouge et non par saignée, entré officiellement dans la collection dans les années 1980.

  • Cuve 38 Réserve Perpétuelle 1990 à 2012

    100 % chardonnay · Avize, Chouilly, Le Mesnil-sur-Oger, Oger · dosage 5 g/l

    La cuvée la plus singulière de la maison. Une réserve perpétuelle est une cuve que l’on ne vide jamais entièrement : chaque année, on prélève une part et on la complète par la récolte nouvelle, si bien que les vins les plus anciens continuent indéfiniment d’imprégner l’ensemble. Joseph Henriot la lance en 1990 sur les quatre grands crus de la Côte des Blancs.

    Le détail que les présentations omettent : la réserve est constituée en 1990 mais n’est mise en bouteille qu’à partir de 2007. Dix-sept ans d’attente avant le premier tirage, ce qui explique la profondeur du vin et son prix.

    Les mots de la maison : Alice Tétienne évoque « la dentelle », la précision et l’élégance, les vins anciens qui patinent le profil aromatique et les récoltes récentes qui apportent « une impression de jeunesse éternelle ».

Alice Tétienne, et ce que recouvre Alliance Terroirs

Arrivée en février 2020 comme cheffe de caves et directrice du vignoble, après un passage par Nicolas Feuillatte en 2014 et Krug en 2015, Alice Tétienne est depuis le rachat également directrice générale adjointe de la maison. Ce double rôle, technique et exécutif, est peu courant et dit quelque chose de la place qu’occupe la vigne dans l’organisation actuelle.

Elle pilote Alliance Terroirs, qui associe environ 76 vignerons dans 29 villages. Le programme s’appuie sur une pratique ancienne de la maison, les fosses pédologiques, ces tranchées ouvertes dans les parcelles pour lire le sol sur toute son épaisseur plutôt que d’en juger par la surface. Henriot en réalise depuis les années 1920, ce qui donne une profondeur de données rare en Champagne.

Depuis janvier 2025, le vignoble est certifié Haute Valeur Environnementale, Viticulture Durable en Champagne et agriculture biologique. Une nuance utile pour lire cette liste : la HVE et la VDC sont des référentiels de progrès, moins exigeants que l’agriculture biologique sur les intrants. Les trois ne se valent pas, et c’est la certification bio qui porte l’engagement le plus fort.

FAQ : vos questions sur la maison Henriot

Qui a fondé la maison Henriot ?

Apolline Henriot, née Apolline Godinot à Reims le 30 novembre 1775 et morte le 26 avril 1859. Elle épouse Nicolas-Simon Henriot en 1794, se retrouve veuve en 1805 et fonde en 1808 la maison sous le nom de Veuve Henriot, ce qui en fait la onzième maison de Champagne par ordre de création. Une précision s’impose : le nom d’« Apolline de Montalivet » circule largement à son sujet, y compris dans des articles entiers qui lui sont consacrés. Il est faux. La maison elle-même ne l’emploie nulle part sur sa page d’histoire, et l’état civil donne Godinot.

À qui appartient Champagne Henriot aujourd’hui ?

À Terroirs et Vignerons de Champagne, une union de coopératives, depuis le 29 septembre 2023. La maison a quitté le giron familial en deux temps : le 30 septembre 2022, la famille Henriot cède ses marques à Artémis Domaines, la holding viticole de la famille Pinault, qui revend Henriot un an plus tard après avoir acquis Jacquesson et choisi de se concentrer sur une seule marque champenoise. Henriot est désormais une filiale distincte du groupe : Guillaume Deglise en a pris la direction générale en février 2024, succédant à Christophe Juarez, qui reste à la tête de TEVC et de Nicolas Feuillatte. Présenter Henriot comme une maison familiale, comme on le lit encore souvent, n’est donc plus exact.

Quelles sont les cuvées de la maison Henriot ?

Cinq cuvées structurent la collection. Le Brut Souverain, environ 50 % pinot noir, 45 % chardonnay et 5 % meunier, assemblé sur 29 crus avec 30 à 50 % de vins de réserve, élevé plus de trois ans et dosé sous 5 g/l. Le Blanc Souverain, 100 % chardonnay sur 12 crus. Le Millésime 2015, 53 % pinot noir et 47 % chardonnay, intégralement en premiers et grands crus, élevé plus de huit ans et dosé à 2,5 g/l. Le Rosé, rosé d’assemblage à dominante pinot noir. Et la Cuve 38 Réserve Perpétuelle, 100 % chardonnay des quatre grands crus de la Côte des Blancs. Ces données proviennent des fiches publiées par la maison.

Qu’est-ce que la Cuve 38 Réserve Perpétuelle ?

Une réserve perpétuelle de chardonnay, c’est-à-dire une cuve que l’on ne vide jamais complètement et à laquelle on ajoute chaque année une nouvelle récolte, si bien que le vin le plus ancien continue d’imprégner l’ensemble. Joseph Henriot la lance en 1990 avec les quatre grands crus de la Côte des Blancs, Avize, Chouilly, Le Mesnil-sur-Oger et Oger. Un détail que les présentations omettent souvent : la réserve a été constituée en 1990 mais n’a été mise en bouteille qu’à partir de 2007, soit dix-sept ans plus tard. La cuvée commercialisée intègre des récoltes de 1990 à 2012 et est dosée à 5 g/l.

Qui est Alice Tétienne, la cheffe de caves de Henriot ?

Alice Tétienne a rejoint Henriot en février 2020 comme cheffe de caves et directrice du vignoble, après être passée par Nicolas Feuillatte en 2014 et Krug en 2015. Depuis le rachat par Terroirs et Vignerons de Champagne, elle est également directrice générale adjointe de la maison. Elle pilote le programme Alliance Terroirs, qui associe environ 76 vignerons répartis dans 29 villages, et sous sa conduite le vignoble a obtenu en janvier 2025 les certifications Haute Valeur Environnementale, Viticulture Durable en Champagne et agriculture biologique.

Quels sont les terroirs historiques de Henriot ?

Deux ensembles, réunis par un mariage. À l’origine, les pinots noirs de la Montagne de Reims, autour de Verzy, Verzenay et Mailly-Champagne, qui donnent à la maison son ossature. En 1880, Paul Henriot, arrière-arrière-petit-fils de la fondatrice, épouse Marie Marguet, issue d’une famille vigneronne de la Côte des Blancs : les chardonnays d’Avize, du Mesnil-sur-Oger et de Chouilly entrent alors dans le patrimoine. C’est cette double origine, pinot noir du nord et chardonnay du sud, qui explique la structure des assemblages de la maison, et non un principe abstrait d’équilibre.

Sources

Article rédigé par

Swann Bertaud

Chroniqueur vin et champagne du Journal du Vin, Swann Bertaud est spécialiste des champagnes et vins effervescents : cuvées goûtées en rédaction quand les bouteilles lui parviennent, sélections recoupées avec les palmarès publiés, notes toujours attribuées à leur source. Voir sa page auteur · LinkedIn.

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